« Tenir jusqu’à l’aube » de Carole Fives, échappées nocturnes.

Carole Fives nous fait les témoins de cette mère qui élève seule son fils. Il est tyrannique. Elle est dépassée. C’est un enfant. Elle est une mère « solo ». Ils sont, chaque jour, digérés par ce huis-clos qui leur sert d’appartement. Enfermés, ils ont construit ensemble une géographie d’habitudes qui vont petit à petit pousser la mère vers le dehors.

Pour respirer, elle commence à faire des échappées nocturnes pendant lesquelles elle laisse l’enfant endormi, seul, dans l’appartement. Armée de son téléphone, elle met en route un timer et calcule la liberté dont elle dispose. La liberté qu’elle s’octroie sans trop prendre de risque pour l’enfant et sans trop culpabiliser non plus. C’est une affaire de dosage. Chaque fois un peu plus loin, un peu plus longtemps pour grappiller au chronomètre de la vie encore un bout d’essentiel.

Elle était lasse, fatiguée de cette créature qu’elle avait créée de toutes pièces : la bonne mère. C’était sans doute dans ces moments-là que l’envie de fuir était la plus forte. Quand elle réalisait qu’elle ne supportait plus cet unique rôle où on la cantonnait désormais, dans un film dont elle avait manqué le début, et qu’elle traversait en figurante. C’était alors que les fugues s’imposaient, comme une respiration, un entêtement.

En trois parties, « S’échapper », « Passer le week-end » et « Tirer sur la corde » : Carole Fives construit la respiration de cette mère que tout étouffe. Tenir jusqu’à l’aube avance autour de ce personnage central qui cherche son rythme. Le roman respire le silence, l’enfermement, la solitude. Elle tape sur son clavier les questions auxquelles personne ne répond à part Google. Laisser bébé seul+sortir, solo+argent, mère solo+disparaitre, père+absent, mère solo+autorité…. Ses seuls échanges semblent être ces commentaires un peu rigides et moralisateurs d’anonymes sur les forums qu’elle consulte. Mais alors comment trouver le miroir de ce qu’elle ressent ? Comment créer un lien ? Comment (re)vivre ?

Elle y pense depuis des heures. Elle y pense en regardant l’enfant étaler son yaourt sur la table. Elle y pense en le voyant lancer ses petites voitures contre la porte. En ramassant les jouets, en remplissant le lave-vaisselle, en épongeant le sol trempé après le bain, elle y pense tout le temps. Ce soir, elle ressortira. Elle s’accordera deux heures cette fois. Deux heures, juste le temps de rejoindre le fleuve. Elle croisera des silhouettes, des visages, on la croira libre. (…) Quelques instants, elle pourra être autre chose qu’une mère.

Il y a une tristesse dans ce personnage, une absence tempérées par un bel élan. Tenir, tenir, tenir.… Ce qui la sauve, ce qui la fait avancer ce n’est pas l’enfant mais c’est la possibilité d’un ailleurs, c’est l’après, c’est l’encore, c’est l’aube… Mais quelle aube ? Quelle est cette lumière naissante vers laquelle elle veut fuir ?
Il y a chez Carole Fives une vérité dans l’écriture, une beauté à raconter le quotidien, l’abandon, la déréliction. C’est un portait sur le fil. Et on a envie de dire oui, c’est beau une femme la nuit.

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Ce roman semble bien porter un thème lourd, bon article en tout cas!

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